24.8.12

La mort de Gudin

J’ai beaucoup à vous raconter cette fois : deux batailles et un grand malheur.

Nous avons rejoint le 1er Corps de Davout le jour de la Saint-Napoléon juste après le passage du fleuve Borysthène ou Dniepr, c’est comme vous voulez, dans une presse horrible. Personne n’était là pour régler le passage…

La découverte le lendemain de la ville de Smolenks nous a impressionnés : elle est située sur une montagne, entourée d’une muraille haute de trente pieds, et protégée par des dizaines de tours. Il se dit que même les maisons sont crénelées…Cela n’augurait rien de bon…

En première ligne devant cette forteresse avec les 1ere et 2e divisions, nous avons reçu recevoir l'ordre de faire attaque en même temps… Il y a eu un feu d'artillerie puis sacré nom de Dieu, nous sommes partis en avant ! Nous avons chargé les Russes à la baïonnette... Nous les avons poursuivis jusque dans les fossés de la ville où nous les avons fusillés ensuite à bout portant...

Les faubourgs de Smolensk sont tombés vers 5h de l’après-midi le 17. Mais quand nous avons atteint les murs de la ville, nous n’avions rien pour les franchir… Juste se jucher sur les épaules des uns et des autres, sous le feu de l'artillerie russe...

Il a fallu attendre l’aube pour que des brèches s’ouvrent dans la muraille. Mais quand nous sommes entrés dans la ville à travers d’épaisses colonnes de fumée, elle brûlait. A cause des obus jetés çà et là par l’artillerie? Peut-être. Mais il se dit aussi que les Russes ont mis le feu avant de fuir pour nous priver de leurs réserves. Nous avons pris Smolensk pour rien…

Nous ne nous sommes pas attardés dans les ruines fumantes de Smolensk. Mais sur-le-champ sommes repartis à la poursuite des Russes…L’avantage c’est que nous évitons ainsi les corvées de ramassage des cadavres; des centaines de Français, des milliers de Russes... On parle de les brûler…

Nous de la division Gudin, nous nous sommes engagés sur la route de Moscou. Les Russes seraient sur les hauteurs d'un endroit nommé Valoutina.
Le 19 A deux kilomètres à l’est de Valoutina, les soldats de Ney étaient en difficulté face à des Russes repliés derrière un ruisseau fangeux. Un pont qu’ils avaient détruit a été rétabli juste avant notre arrivée. C’est alors que nous avons vu Gudin, notre général, se mettre hardiment à la tête de notre division…En colonnes d’attaque, nous avons défilé sur le pont au cri de Vive l’Empereur! sous le feu de l’artillerie et des tirailleurs…

Et nous avons gravi la côte, et nous nous sommes jetés sur des grenadiers qui nous attendaient à la pointe de leur baïonnette…les avons repoussés jusque sur le plateau mais voilà qu’ils attaquent de nouveau…nous reculons…

Gudin s’est porté porte en avant…la mêlée est terrible… un corps à corps à l’arme blanche… Il a mis pied à terre, l’épée à la main… Et soudain cette terrible nouvelle qui s’est répandue dans nos lignes : un boulet a fracassé les deux jambes de notre général !

Gudin blessé, le général Gérard a pris le commandement. Et nous sommes repartis à l’attaque contre l’infanterie russe avec furie. Nous avons bien vengé notre général. Nous avons fait un carnage affreux…

Nous avons ramené le général Charles Étienne Gudin à Smolensk avec peu d’espoir que les chirurgiens puissent le sauver. Et là, beaucoup ont vu et raconté une scène difficile à croire : le maréchal Davout en larmes à son chevet…

Gudin est mort le 22. Toute l’armée le pleure. Il se murmure que juste avant, il a dit: «Ils m'ont sacrifié...Je n'accuse personne, mais Dieu nous jugera.» A la veillée, on charge Ney qui n’a pas attendu les renforts... Et aussi Murat et même Junot je ne sais trop pourquoi…

Si vous passez par Lille, merci de répéter à mon père ce que dit le 14e Bulletin de la Grande Armée : A Valoutina, «la division Gudin attaqua avec une telle intrépidité que l'ennemi s'était persuadé que c'était la Garde». Vous le trouverez rue Lepelletier, près du marché aux fromages. Mais ce n’est pas la peine de lui dire qu’il a failli me perdre. A Valoutina, j’ai failli moi-même avoir les deux jambes coupées par un boulet. Il m’a renversé mais j’en ai été quitte pour me ramasser…

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